"Music-Hall!, c'est autre chose, confie-t-il à voix basse. Je porte ce roman depuis l'enfance. C'est en réalité mon premier roman, jamais abouti, et que j'ai repris, travaillant, travaillant encore." Gaétan Soucy en est conscient, il a pris un sacré risque. On attendait un conte ou une parabole; on tient un roman d'aventure volontairement "dix-neuviémiste". "C'est un hommage à Zola, bien sûr, mais aussi à Dickens. Aujourd'hui, on ne lit plus assez ces écrivains, que l'on considère à tort comme des amuseurs, alors qu'il y a dans leurs livres une profonde philosophie." Zola, en effet, pour le milieu: les démolisseurs de Manhattan, à la fin des Années folles et à la veille du grand krach de 1929, sont les petits-fils des mineurs de fond du nord de la France, et c'est avec la même puissance que Soucy décrit leurs conditions de vie. Dickens, bien sûr, pour le regard: le héros, Xavier, est un adolescent qui ressemble à un Oliver Twist un peu plus âgé. Même quête, même pureté.
Magique. C'est le grand rêve américain que Gaétan Soucy décortique dans ce roman où l'on se divertit autant que l'on réfléchit. Apprenti démolisseur (au sein d'un Ordre qui ressemble à une mafia), Xavier découvre la haine et la férocité d'une ville tonitruante qui engloutit tous ceux qui s'y aventurent. Gaétan Soucy brosse d'inoubliables portraits: Lazare, le contremaître rêveur qui finira par se pendre avec une corde de guitare; le Philosophe, démolisseur revenu de tout qui prendra Xavier sous son aile; Peggy, qui voulait "vivre jusqu'à lundi" pour shampouiner la célèbre actrice Marie Piquefort et qui brûlera effroyablement sa vie; Griffith, la star du cinéma muet, alcoolique et stupide...
Voici donc, transposés à New York, les personnages des contes d'antan: il y a les ogres (ces démolisseurs aux m?urs rustres), la princesse (est-ce Peggy? est-ce la s?ur de Xavier, dont on croit qu'elle est restée au pays, en Hongrie?), l'animal magique (en l'occurrence, Strapitchacoudou, une grenouille musicienne découverte dans une boîte à chaussures) et le petit moussaillon (Xavier, au passé recomposé). Cette histoire tragique et joyeuse, menée tambour battant, est d'une audace folle. C'est grâce à des écrivains de cette envergure que la langue française, si elle le veut, demain, rayonnera.(L'Express,
Le Boréal
400 pages



















